Florent Devriese

J’ar­rive en soirée en face de la devan­ture d’un bar gaming. J’entre silen­cieu­se­ment, obser­vant avec curio­sité les groupes d’amis qui rient, les consoles, les bornes d’ar­cade, les écrans de PC, les bières parta­gées. Je m’ap­proche du serveur et indique que je suis attendu par le dénommé Patac. Il hoche la tête d’un air entendu et m’in­vite à le suivre. Nous descen­dons les esca­liers pour atteindre un sous-sol illu­miné à la bougie. Au centre, un tonneau massif en guise de table, une corne d’hy­dro­mel à la main, enve­loppé d’une cape noire dont la capuche lui recouvre la moitié du visage, se trouve mon inter­lo­cu­teur.

Florent Devriese Lyon Improvisation Impro Comptoir Imaginaire
Photo réali­­­­­­­sée par Julien Emma­­­­­­­nuel (inspiré par Thomas O’Brien)

[I] Bonjour …
[P] Qu’en­ten­dez-vous par là ? Me souhai­tez-vous le bonjour ou consta­tez-vous que c’est une bonne jour­née, que je le veuille ou non, ou encore que c’est une jour­née où il faut être bon ?
[I] … Tout cela à la fois, je suppose ! [il sourit] Comment vas-tu ?
[P] Tranquille. Pour une fois qu’on peut répondre à une inter­view en caleçon …
[I] Oh ! Je n’avais pas vu que, enfin, très bien très bien, j’es­père que la cape et le caleçon sont confor­tables, j’en­tends bien tout savoir de toi l’ami ! Quelle fût ta toute première perfor­mance de trou­ba­dour ?
[P] Alors ça va être plutôt flou parce que ça fait long­temps, je devais avoir 7 ou 8 ans et mes parents m’avaient inscrit dans un cour de théâtre. Après des répé­ti­tions on avait joué Blanche Neige et les 7 nains devant les parents de tout le monde, dont les miens qui évidem­ment se sont senti obligé de tout enre­gis­trer sur cassette vidéo. Peut-être que le fait que je déteste me voir jouer vient de là, c’est une bonne piste en tout cas.
[I] Je parie que tu jouais Grin­cheux !
[P] [Boit une gorgée d’hy­dro­mel]
[I] … Donc les rôles écrits n’ont plus de secrets pour toi et un jour tu fran­chis le seuil de ce monde d’im­prévu et de spon­ta­néité qu’est l’im­pro­vi­sa­tion ?
[P] Un peu par hasard à vrai dire, tout comme la reprise du théâtre d’ailleurs, je me suis lié d’ami­tié avec des théâ­treux lors de ma première année d’école supé­rieure qui m’ont fait (re)décou­vrir ce milieu. Au bout d’un moment, je me suis dit : « Et pourquoi pas moi ? », et me voilà.
[I] Mais un artiste n’est pas complet sans une troupe de joyeux larrons, c’est au détour de moultes ripailles et bières que vous créez le Comp­toir de l’Ima­gi­naire

Florent Devriese Lyon Improvisation Impro Comptoir Imaginaire
Photo réali­­­­­­­sée par Julien Emma­­­­­­­nuel au Point Nommé

[I] Que penses-tu de cette assem­blée de fous compa­gnons de route ?
[P] C’est un peu la conti­nuité de mon aven­ture théâ­trale, j’ai englouti pas mal d’an­nées dans l’as­so­cia­tion de théâtre de mon école mais tout a une fin et il a bien fallu tour­ner cette page pour aller faire autre chose. Heureu­se­ment, des copains ont bien voulu conti­nuer à faire de l’im­pro avec moi et c’est ainsi que nous pouvons désor­mais voler de nos propres ailes tout en conti­nuant à faire ce que nous aimons.
[I] Ensemble vous avez travaillé fort ardem­ment plusieurs formats de diver­tis­se­ment, en débu­tant par Et Si ?
[P] En effet, j’aime la liberté qu’offre le concept, libre à nous de partir dans n’im­porte quelle direc­tion tout en gardant le fil direc­teur du Et Si ?. On peut vrai­ment tout faire et au final c’est ça qui est bien dans l’im­pro.
[I] Quel serait ton Et si de rêve ?
[P] J’ai toujours cette envie d’al­ler côtoyer les étoiles et de réus­sir à en faire une bonne impro, un Et Si qui pour­rait aller dans cette direc­tion serait du style : « Et si l’Hu­ma­nité avait dû quit­ter la Terre ? »
[I] Ce serait sans nul doute une perfor­mance remarquable. Au Comp­toir vous contez des histoires sans comp­ter mais vous contez l’His­toire aussi dans Time­line, au spec­tacle au titre fort anglois ?
[P] J’aime Time­line pour la dimen­sion histo­rique qu’on est censé appor­ter et mélan­ger les faits histo­riques et les faits inven­tés donne une attache parti­cu­lière à l’im­pro­vi­sa­tion qui, quand c’est réussi, semble sortir direc­te­ment de nos légendes et contes.
[I] Et tu en es amateur ! Une époque te charme en parti­cu­lier ?
[P] Plus qu’une époque ça serait surtout un lieu, j’aime beau­coup le Moyen-âge scan­di­nave. J’aime la mytho­lo­gie qui y est ratta­ché et c’est une époque où il reste encore beau­coup à explo­rer de notre monde.
[I] Tu aurais aimé y vivre ?
[P] Pas sûr, ça devait quand même être une sacré merde pour y survivre.
[I] Si jamais, je viens d’ache­ter une Delo­rean sur Le bon coin, si jamais hein.
[P] Les routes sont limi­tées à 80 main­te­nant, ça ne passe plus.
[I] Enfin, vous vous réunis­sez pour un festi­val de mise en scène prénommé Direc­tors – déci­dé­ment ces anglois vous inspirent ?
[P] J’aime le fait de se faire pous­ser dans des envi­ron­ne­ments dont on n’a pas forcé­ment l’ha­bi­tude avec l’aide du metteur en scène. On arrive à se surprendre encore et quand ça arrive c’est souvent le signe d’une bonne impro.

Florent Devriese Lyon Improvisation Impro Comptoir Imaginaire
Photo réali­­­­­­­sée par Julien Emma­­­­­­­nuel

[I] Y a-t-il un artiste dont la mise en scène et la réali­sa­tion t’ins­pire ?
[P] Pas vrai­ment de réali­sa­teur préféré, par contre j’ai été assez marqué par Bird­man dans son choix du plan séquence qui dure tout le film. C’était assez inat­tendu et plutôt bien foutu.
[I] Bon et entre nous, si tu devais préfé­rer un de ces trois spec­tacles, lequel serait-ce ?
[P] Je pren­drais Et Si, parce que c’est celui par lequel tout a commencé et c’est le meilleurs compro­mis entre liberté et surprise.
[I] [chucho­tant] Promis, je le garde­rais pour moi !
[P] Il faudra le rendre, sinon on ne pourra plus le jouer.
[I] [Rires] Pour occire cette entre­vue, quelle serait ton envie lyrique et impro­vi­sée de l’ins­tant ? Quelle serait ta prochaine créa­tion ?
[P] J’ai envie de racon­ter de belles histoire qui se tiennent et qui émeuvent le public, faire rire, c’est facile, j’ai envie de faire pleu­rer égale­ment. Pour aller dans ce sens, une idée de concept pour­rait être une biogra­phie d’un person­nage fictif, on pour­rait racon­ter la vie d’une personne en détails. Je sais pas trop ce que ça pour­rait donner mais c’est ce qui m’est venu en premier à l’es­prit.
[I] Un code d’hon­neur pour 2019 ?
[P] Je suis toujours fidèle à ma réso­lu­tion de 2011 qui est de ne plus prendre de réso­lu­tions.
[I] Sieur Patac, j’ai passé un fort bon moment en votre compa­gnie ! Assez festôyé, je dois conclure mon aven­ture !
[P] Comme dirait ce bon vieux Giscard : Au revoir.

Me deman­dant quelle terre gouverne le seigneur Giscard, l’hy­dro­mel me montant à la tête, je retourne à l’étage, salue le taver­nier et enfourche mon cheval, m’en­fuyant au galop dans les rues pavées. La redes­cente m’ap­pren­drait que l’hy­dro­mel m’était bien monté à la tête et que galo­per sur des pavés sans fers donne des ampoules.