Pierre Villard

Grigno­tant les derniers gâteaux d’Alexia, j’ar­rive désor­mais devant un vieux bâti­ment qui me semble laissé à l’aban­don. Je passe la grille d’en­trée, mais la porte est coin­cée. Je suis sur le point de l’en­fon­cer quand elle s’ouvre subi­te­ment sur une silhouette. Elle me fait signe d’en­trer et de la suivre. Nous arri­vons dans ce qui ressemble à un bureau, je m’as­sois et reçois en guise de bien­ve­nue une tasse d’earl grey et j’aperçois enfin le visage de mon guide.

Pierre Villard Lyon Improvisation Impro Comptoir Imaginaire
Photo réali­­­­­­sée par Julien Emma­­­­­­nuel (inspiré par Thomas O’Brien)

[I] Bonjour Pierru … euh on est où là ?
[P] Au siège du Comp­toir de l’Ima­gi­naire
[I] C’est pas un siège, c’est un repère secret [rires]
[P] Si c’était secret je devrais te tuer avant que tu sortes d’ici, … mais heureu­se­ment pour toi, il te reste encore des impro­vi­sa­teurs à inter­vie­wer.
[I] Ah… Oui oui il m’en reste encore cinq avec toi, alors en un mot comme en cent, commençons ! C’était quoi ta première scène ?
[P] [BAAAM : bruit des dossiers qu’il pose sur la table] Ca dépend de ce que tu appelles scène. Si une table dans une fête de famille ça compte alors je devais avoir 4 ans et c’était pour chan­ter une chan­son Disney (celle des 7 nains il me semble). Sinon c’était dans une comé­die musi­cale en 4ème où j’in­ter­pré­tais Mr Jour­dain (costume, perruque et souliers etc.). C’était une pièce où Molière et 3 de ses person­nages mascu­lins arri­vaient à notre époque pour y obser­ver l’évo­lu­tion de la place des femmes dans la société. Fran­che­ment pour une produc­tion de collège je trou­vais ça impres­sion­nant à l’époque, et encore plus aujourd’­hui avec un regard (un peu plus) expé­ri­menté !
[I] Wow, j’au­rais aimé voir ça ! Comment t’es passé de Molière à l’im­pro ?
[P] Je voulais faire du théâtre mais j’avais la flemme d’ap­prendre du texte … Plus sérieu­se­ment, j’ai décou­vert l’im­pro au lycée avec un inter­ve­nant qui nous faisait faire quelques petits exer­cices pour ados bouton­neux en manque de confiance. Et puis quand j’ai vu qu’il y avait une équipe d’im­pro dans mon école d’in­gé­nieur, j’ai sauté sur l’oc­ca­sion !
[I] D’oc­ca­sions en occa­sions tu te retrouves dans le Comp­toir de l’Ima­gi­naire ! C’est quoi cette troupe pour toi ?
[P] Je dirais que c’est la troupe de la matu­rité. Après avoir balbu­tié long­temps en impro, nous avons tous évolué, vu d’autres pratiques de l’im­pro que ce que nous connais­sions initia­le­ment, construit et façonné notre propre vision. Meuuuuuh non, on est surtout une bonne bande de copains qui adorent jouer ensemble car on partage la même vision de l’im­pro après avoir eu des parcours diffé­rents … bon ok c’est peut-être un peu la troupe de la matu­rité.
[I] Parce que vous êtes matures au Comp­toir de l’Ima­gi­naire ?
[P] Tu veux une baffe ?
[I] … Et si on parlait des concepts main­te­nant ? Non … Si … Je voudrais savoir qu’est-ce que tu aimes parti­cu­liè­re­ment dans … et ben juste­ment : Et Si ?
[P] Ce que j’aime c’est la surprise. Tu arrives dans la salle avec tes petites attentes perso pour ce que tu aime­rais bien jouer, plutôt du physique, du psycho­lo­gique, du drôle, du triste etc. Et là le public il arrive avec ses propo­si­tions et BAAAAAM c’est toujours surpre­nant et complè­te­ment inat­tendu !

Pierre Villard Lyon Improvisation Impro Comptoir Imaginaire
Photo réali­­­­­­sée par Julien Emma­­­­­­nuel au Point Nommé

[I] C’est vrai qu’il y a eu quelques surprises [rires]. Et si tu devais en propo­ser un ce serait quoi et pourquoi ?
[P] C’est super dur comme ques­tion ça. C’est qui qui t’a souf­flé les ques­tions ? Moi ? Hum bon. En y réflé­chis­sant, il y a une propo­si­tion qui se détache : Et si on avait une bande son de notre vie en perma­nence ? Ça fait un moment que je me pose ça comme ques­tion parce que j’ima­gine que ce serait super spoi­lant en vrai. Quand tu vas faire un jump scare, quand tu tombe amou­reux, quand tu es ridi­cule etc … Je sais pas comment les gens réagi­raient et j’ai bien envie de voir ça. Par contre le régis­seur de ce spec­tacle sera complè­te­ment HS en sortant du spec­tacle [rires] !!
[I] Pas mal, j’ai préféré la propo­si­tion du précé­dent cela dit.
[P] Tu veux une baffe ?
[I] C’est bon … Je te char­rie … Et euh … dans Time­line c’est quoi ton petit plai­sir ?
[P] J’aime beau­coup bosser les époques qui ont été choi­sies par le public. A chaque fois, on découvre des trucs qu’on n’au­rait pas imaginé. Et puis c’est tout de même chouette d’ar­ri­ver sur scène en ayant un univers de prêt avec des réfé­rences communes avec le public et même des choses qu’on va pouvoir lui apprendre (même si des fois c’est pas facile de distin­guer les infos histo­riques des autres dans le spec­tacle).
[I] Il y a une époque qui te passionne parti­cu­liè­re­ment ?
[P] Sans réflé­chir, la Grèce Antique. Je suis fasciné par tout ce qu’ils nous ont laissé. Que ce soit en terme archi­tec­tu­ral, scien­ti­fique ou cultu­rel, ces personnes m’im­pres­sionnent de par ce qu’elles ont accom­pli.
[I] Tu aurais aimé en être ?
[P] Oui mais sans y être une femme (bonjour la condi­tion fémi­nine à l’époque), ni esclave (bonjour la condi­tion humaine à l’époque), ni soldat (bonjour les guerres à l’autre bout de la Médi­ter­ra­née), ni arti­san (bonjour la condi­tion écono­mique à l’époque), ni fermier (bonjour la condi­tion paysanne à l’époque), ni séna­teur assas­siné (bonjour la condi­tion poli­tique à l’époque) … bonjour quoi.
[I] Ah oui … Bonjour … Et enfin Direc­tors, qu’est-ce que tu aimes parti­cu­liè­re­ment dans ce format ?
[P] La liberté ! C’est le concept qui me manquait pour pouvoir faire des impros courtes et faire des histoires sans consé­quences sur le reste du spec­tacle. Se faire un délire dans n’im­porte quelle direc­tion (direc­tion, Direc­tors, t’as la ref ?) et pouvoir faire autre chose qui n’a rien à voir 30 seconde plus tard. Mettre les petits copains sur scène dans la merde et les voir s’en dépa­touiller comme des chefs. Et vice-versa, se sortir les doigts pour sortir une bonne scène.
[I] Dépa­touiller ? Ah oui … As-tu un réali­sa­teur préféré, qui t’ins­pire ?
[P] Euh en réali­sa­teurs je suis une vraie bille. J’y connais pas grand chose et j’ai pas le réflexe d’al­ler voir un film parce que c’est tel réali­sa­teur. Mais il y en a un qui est quand même pas mal du tout c’est M. Night Shya­ma­lan ! Il a toujours une scéno­gra­phie qui utilise les éléments de base du cinéma mais il les utilise avec une telle maes­tria qu’il fait ressen­tir des choses très profondes par ses films. Toutes les scènes de Split avec les diffé­rentes person­na­li­tés de James McAvoy sont abso­lu­ment impres­sion­nantes et notam­ment celle où elles discutent entre elles en fin de film.
[I] Et t’au­rais aimé jouer un de ces rôles ?
[P] Celui de James McAvoy dans Split ouais ça aurait été vrai­ment chouette d’es­sayer.
[I] Ah oui quand même … Je suis sûr que tu t’en serais bien sorti.
[P] Si tu le dis Sido­nie.

Pierre Villard Lyon Improvisation Impro Comptoir Imaginaire
Photo réali­­­­­­sée par Julien Emma­­­­­­nuel

[I] Euh non c’est pas mon prén… Euh oui d’ac­cord en fait Mr le Président du comp­toir, vous… enfin tu peux me nommer Sido­nie. Mais euh ça peut rester entre nous ? … Bon et entre nous, juste­ment, si tu devais choi­sir un seul de ces trois concepts, ce serait lequel ?
[P] En l’état actuel des choses, je choi­si­rais Et Si car c’est celui que nous maîtri­sons le plus et nous prenons toujours autant, voire de plus en plus, de plai­sir à le jouer. Et puis le fait d’im­pliquer le public dans le spec­tacle ajoute un élément vrai­ment incon­trô­lable qui est super frais. D’ici quelques mois je pense que Direc­tors sera un sérieux préten­dant car on l’aura étiré, malaxé, aplati, dans tous les sens, qu’on en aura extrait la substan­ti­fique moelle.
[I] Wow, quel voca­bu­laire ! Promis, je le garde pour moi !
[P] Ouais alors ça j’y crois pas trop par exemple !
[I] Si si vrai­ment promis … J’ai une dernière petite ques­tion … Mais tout autant sérieuse … Après j’ar­rête de t’em­bê­ter, c’est quoi tes envies du moment en impro ?
[P] La musique et l’im­pro c’est trop chouette ! J’avais déjà créé un concept qui mélange ces deux disci­plines et ça pour­rait être une piste, mais c’est très lourd à monter avec plusieurs musi­ciens live … Sinon j’avais pensé à un spec­tacle où c’est le régis­seur qui drive les impros : musiques, lumières, brui­tages, tout est utilisé en point de départ et pour influen­cer l’im­pro.
[I] Tout un programme dis-moi ! Hé bien merci Pierru, j’ai passé un excellent moment en ta compa­gnie. En guise de conclu­sion je peux savoir d’où vient ton surnom ?

C’est après avoir juré sur ma vie de ne pas révé­ler le secret de ce surnom que je quitte Pierru. Mon orgueil de jour­na­liste en prend un coup mais ses menaces comme son regard de méchant (qu’il sait si bien faire) semblaient véri­diques … Je sors rapi­de­ment de ce manoir et je reprends la route pour enta­mer la seconde moitié de mon comp­toi­ra­thon.